« La Vague » : entre devoir de mémoire et débordement

Et non, contrairement à ce que l’on peut croire au vu du simple titre, La Vague n’est pas une espèce de roman feel-good estival ayant pour décor une plage de sable fin… Et c’est probablement une chose que vous ne trouverez toute façon jamais sur le blog.
Bref, oubliez les plages abandonnées, coquillages et autres crustacés, aujourd’hui on parle plutôt de ces charmantes inventions humaines que sont le totalitarisme et le fascisme. (Parce que l’Homme peut se montrer étonnamment créatif et prolifique quand il s’agit d’obtenir le pouvoir. Et de casser la gueule à son prochain.)
Oh, mais ne vous inquiétez pas, ici, pas question d’arrestations par milliers, d’exécutions sommaires, de camps de la mort et autres camps de travail, non non : dans La Vague, on parle de totalitarisme en tant qu’objet d’étude, que mécanisme de psychologie, plus précisément lors d’une expérience très intéressante qui se déroule dans un lycée américain…

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Tout a commencé avec un simple documentaire…
Lorsque Ben Ross, jeune et enthousiaste professeur d’Histoire, montre un documentaire relatant les horreur nazies lors de la Seconde Guerre Mondiale à ses élèves de terminale, il ne s’attend pas aux questions que cela soulève :
« Pourquoi les Allemands n’ont-ils pas arrêté les nazis ? »
« Comment ont-il pu les laisser assassiner dix millions de personnes pour ensuite affirmer qu’ils ne savaient rien ? »
« Comment ont-ils seulement osé dire une chose pareille ? »
Les élèves sont catégoriques : eux n’auraient jamais agi de la sorte.
Troublé par son incapacité à répondre à ces questions, Ben décide de mener une expérience avec sa classe, expérience consistant à leur faire peu à peu abandonner leur libre-arbitre au profit d’un mouvement dont il serait le leader… Et à sa grande stupéfaction, ils se prennent (trop) rapidement au jeu – tout comme lui.
Le mouvement trouvera vite un slogan : « La Force par la Discipline, la Force par la Communauté, la Force par l’Action ! » ainsi qu’un symbole et un nom : « La Vague ».

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Dans les années 60, les États-Unis sont encore – à raison – hantés par la monstruosité des actes perpétrés par les nazis lors de la Seconde Guerre Mondiale, et plus particulièrement par l’Holocauste : comment des milliers d’êtres humains ont-ils pu en torturer et massacrer des millions d’autres ?
De ce questionnement naitra – entre autre – l’expérience de Milgram, test psychologique (et pas de ceux que l’on retrouve dans Closer ou Gala) à base d’élèves, de professeurs, d’ordres et de (fausses) décharges électriques, cherchant à savoir si l’être humain, poussé par une figure d’autorité, est capable de faire du mal à autrui simplement parce qu’on le lui ordonne. (Spoiler alert : c’est le cas, et les résultats sont plutôt inquiétants… Mais je vous encourage à vous renseigner plus amplement là-dessus, c’est à la fois hyper simple et très intéressant !)
Si je vous parle de l’expérience de Milgram, ce n’est pas simplement pour étaler le peu de culture que je possède en matière de psychologie, mais parce que quelques années plus tard, une autre expérience similaire aura lieu, découlant du même questionnement mais se déroulant cette fois-ci dans un lycée américain : la troisième vague. Dont La Vague est la retranscription romancée.
Je ne vous en dis pas plus sur le déroulement de ladite expérience – puisque c’est ce que vous retrouverez dans le roman – mais les résultats finaux ont encore une fois été plutôt alarmants, et le professeur Ron Jones, à l’origine de la troisième vague, en parlera en ces termes : « Il s’agit de l’évènement le plus effrayant que j’aie jamais vécu dans une salle de classe. »

Voilà, après cette longue (mais selon moi nécessaire) mise en contexte, il serait temps d’en parler, de ce fichu roman !
Eh bien… Je l’aime beaucoup. Je trouve l’histoire fascinante, les personnages sont attachants, l’écriture est simple et fluide… Le seul problème que j’ai, c’est que je ne sais pas quelle part de cet amour je dois à Todd Strasser, l’auteur. Après tout, il n’a fait que romancer une histoire et des personnages déjà existants, qui avaient par ailleurs déjà été adaptés dans un téléfilm de 1981. Le roman de Todd Strasser serait donc l’adaptation de l’adaptation de l’expérience en elle-même… Et je ne sais pas où me situer par rapport à ça.
L’auteur a t-il eu à simplement recopier ce qu’il voyait ? Le travail lui a t-il été prémâché ? Ou a t-il fait de véritables recherches pour son œuvre ? Et est-ce qu’au final je ne me poserais pas trop de questions pour rien ? Eh bien je ne sais pas.

Ce que je sais en revanche, c’est qu’il y a tout de même quelque chose que je ne pourrais jamais retirer à Strasser : il a réussi à rendre l’œuvre – et donc l’expérience et tout ce qui s’en rapporte – extrêmement abordable, même pour les plus jeunes. Enfin, pour des collégiens. Ou des enfants de moins de dix ans très intelligents.
En choisissant de mettre en scène un décor et des personnages que l’on connait bien (pour ne pas dire stéréotypés) tels que la jeune rédactrice du journal du lycée qui n’a que des bonnes notes, son petit-ami le footballeur populaire ou encore le loser de la classe, cancre discret que tout le monde trouve bizarre, Todd Strasser permet au jeune lecteur de s’ancrer plus facilement dans un récit dont il n’a peut-être pas l’habitude, mais dont les protagonistes lui sont familiers.
Il en va de même pour le style : ici, pas de fioritures ou de décorations futiles : le sujet est plus important.
Avec une écriture simple, fluide, un peu d’humour et un nombre de pages très limité (deux-cent vingt pages dans mon édition de poche, écrit en gros caractères), les obstacles à la compréhension sont peu nombreux, et on va droit au but.
C’est d’ailleurs pour cela que, même si rien ne l’indique, La Vague est pour moi un roman jeunesse, que les enfants peuvent lire que les enfant devraient lire, puisqu’il n’est jamais trop tôt (ni trop tard) pour comprendre les dangers d’idées telles que le fascisme, le totalitarisme, le nazisme… Et surtout pour comprendre qu’il est bien plus facile de tomber du mauvais côté que ce que l’on croit… Afin de l’éviter.
(Eh, il suffit de voir les cours d’Histoire dans les écoles : une heure à parler de collaboration et de Résistance, et vous vous retrouvez avec une classe entière de gosses de dix ans qui vous affirment qu’ils auraient tous été des petits Jean Moulin en puissance.)

Parce que l’on en arrive enfin à ce que j’ai préféré dans La Vague : l’évolution psychologique des personnages.
Ça me fascine de voir à quel point il est facile de transformer une classe tout à fait banale en microcosme totalitaire, et je trouve ça très intéressant de voir les différentes raisons – pas toujours mauvaises – qui poussent les élèves à adhérer au mouvement :

■ le cancre de la classe, par exemple, adore La Vague : il y est enfin pris au sérieux par ses camarades puisque, pour une fois, il se trouve dans un domaine où il se débrouille bien mieux qu’eux

■ d’autres élèves se sentent appartenir à une communauté, un groupe uni où ils sont plus forts et où la course ridicule à la popularité n’a plus lieu d’être

■ d’autres encore n’apprécient pas le mouvent, mais la pression et la psychologie de foule l’emportent. Que faire lorsque tout le monde va à l’encontre de votre avis ? Devenir le mouton noir de la classe ? S’il y a bien une chose que nous ont appris les séries américaines, c’est qu’aux États-Unis, la réputation d’un lycéen vaut plus pour lui que… N’importe quoi.
Et puis après tout, pourquoi choisir de nager à contre-courant quand il est tellement plus facile de suivre la vague ?

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Parce que La Vague a beau être un roman très abordable et traité de manière plutôt « gentillette », après une telle lecture, une question, désagréable, de celle que l’on n’a pas envie de se poser, flotte tout de même dans l’air et trotte dans la tête pendant un long moment… Une question qui vaut autant pour l’expérience de la troisième vague que pour celle de Milgram, et que l’on peut même se poser lorsque l’on s’imagine les horreurs des guerres passées :
« Et si ç’avait été moi ? »

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