« Eleanor Oliphant va très bien » – ou pas

Eleanor va bien. Elle va très bien même.
Sa vie est réglée comme du papier à musique.
Du lundi au vendredi, elle va au boulot à 08h30, prend une heure de pause pour déjeuner et faire ses mots-croisés, et retourne travailler jusque 17h30.
Elle ne parle à personne.
Le mercredi soir, c’est conversation avec maman. Tous les mercredis. Sans exception.
Le vendredi, avant de rentrer chez elle, elle achète une pizza, une bouteille de vin, et deux de vodka.
Les week-ends, toujours trop longs, sont passés dans un état entre la sobriété et l’ivresse.
Elle ne reçoit jamais personne.
Le lundi, tout recommence, et il en est ainsi depuis neuf ans.
Pourtant, du jour au lendemain, les rencontres vont s’enchaîner dans la vie d’Eleanor, et tout va changer.

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« All the lonely people
Where do they all come from?
All the lonely people
Where do they all belong? »
chantaient les Beatles sur le titre « Eleanor Rigby », dont je suis sûre que le personnage a inspiré (ou donné son nom à) celui du roman dont on va parler aujourd’hui, cette petite pépite littéraire dont j’ai hâte de vous parler !
(Et cette intro n’a pas vraiment de conclusion, ni de lien avec le reste de la chronique, mais si j’ai l’occasion de parler de Beatles, je la saisis toujours.)

Ce roman est… Original, peut-être en partie parce qu’il s’éloigne de mes lectures habituelles, mais surtout grâce à son personnage principal.
Eleanor, jeune trentenaire, est plutôt « spéciale ».
Elle est intelligente, dotée d’une culture générale supérieure à la moyenne, et possède un vocabulaire très riche et développé… Mais tout cela ne lui sert vraiment qu’à une chose : faire ses mots croisés.
En effet, Eleanor est seule. Terriblement seule. Non pas qu’elle soit méchante (malgré sa nette tendance à juger les gens) elle est plutôt gentille, mais socialement inadaptée. Ses collègues la détestent certainement, en tout cas ils la trouvent bizarre et ne se gênent pas pour se moquer d’elle, et les seules conversations qu’elle tient sont avec maman. Maman qui la rabaisse sans arrêt.
S’il y a une autre chose à savoir sur Eleanor, c’est qu’elle n’a pas eu une vie facile… En fait, elle a même eu une enfance horrible. (Dont je ne peux malheureusement pas vous parler ici vu que c’est un énorme SPOILER, mais ce qui lui est arrivé est vraiment affreux, tragique, voire même déchirant. Oui j’essaye de vous intriguer pour que vous lisiez le livre.)

Mais si la solitude et la tristitude font partie du roman, il est loin d’être pessimiste pour autant, et il est même au final parfois léger, et plutôt drôle !
C’est généralement dû au personnage décalé d’Eleanor, qui voit la vie à sa manière, et est beaucoup trop franche pour son propre bien : elle nous offre beaucoup de situations comiques malgré elle.
D’autres personnages comme le sympathique mais maladroit Raymond donnent du rythme et de la légèreté à l’histoire, et « l’intrigue sentimentale » du livre (qui consiste en Eleanor qui a un coup de cœur envers un chanteur de rock et qui tente maladroitement de le rencontrer parce qu’elle est sûre que c’est l’homme de sa vie) est vraiment géniale ! (Moi qui n’aime pas particulièrement la romance, on a ici presque droit à une parodie !)

Un autre bon point du roman est sa manière de distiller petit à petit les indices concernant Eleanor, son enfance tragique, sa relation avec sa mère etc.
Par exemple, on comprend qu’il s’est passé quelque chose de terrible quand elle était enfant, puis plusieurs chapitres plus tard on connaît la nature exacte de l’incident, puis encore plus tard on sait qui en est responsable, et ainsi de suite jusqu’à enfin savoir ce qu’il s’est passé en détails, mais seulement à la fin du roman.
J’aime aussi la manière dont l’auteure a écrit la solitude et la dépression : tout n’est pas blanc ou noir, Eleanor est terriblement seule mais ne s’apitoie pas pour autant sur elle-même, elle n’est pas montrée comme un petit être fragile et a elle aussi ses défauts…

Je n’ai en fait qu’un bémol à signaler, et il ne vient pas de l’histoire en elle-même, ni même de Gail Honeyman, l’auteure, mais de la maison d’édition et/ou de la traductrice : c’est cette manie de mettre des notes en bas de page pour expliquer au lecteur chaque petite référence (souvent anglophone). J’ai l’impression de n’en avoir jamais eu autant que dans ce livre.
Déjà que c’est insultant de penser qu’on ne peut pas aller chercher par nous-même la signification d’un mot ou d’une expression si ça nous intéresse, en plus ça nous sort de l’intrigue, mais surtout, le mettre dans un roman où l’héroïne a la particularité d’être extrêmement cultivée, je trouve ça carrément idiot.

Bref, si vous omettez cette dernière remarque pas très importante, Eleanor Oliphant va très bien a été un excellent moment de lecture passé en compagnie d’une héroïne vraiment originale et attachante, et je pense que ce livre peut (un petit peu) faire changer notre regard sur le monde et les personnes qui nous entourent, notamment celles qui ne disent pas grand-chose et semblent particulièrement solitaires !